Article publié dans La Tribune le 26 septembre 2026.
Au Québec, tout le monde semble avoir le sentiment que les décisions importantes se prennent ailleurs.
Montréal réclame depuis longtemps une reconnaissance à la hauteur de son statut de métropole. Québec estime que son rôle de capitale nationale ne se traduit pas toujours par un poids politique équivalent. À Sherbrooke, comme dans les autres grandes villes régionales, nous avons souvent l’impression que les décisions qui touchent directement nos citoyennes et citoyens sont prises sans tenir suffisamment compte de notre réalité. Les petites municipalités, elles, se battent pour maintenir leurs services et assurer leur vitalité.
Si tout le monde se sent perdant, c’est peut-être que le problème est systémique.
On parle depuis longtemps de décentralisation. Pourtant, le Québec demeure une société profondément centralisée.
J’ai eu l’occasion de le constater pendant mes années comme mairesse de Sherbrooke. Les municipalités sont au cœur de la vie quotidienne des citoyennes et citoyens, mais elles disposent encore de pouvoirs limités pour agir sur plusieurs des enjeux qui déterminent directement la qualité de vie: le logement, la mobilité, l’aménagement du territoire, l’environnement ou encore le développement économique.
Cette centralisation n’est pas le fruit du hasard. Elle est le produit d’une histoire politique où le gouvernement du Québec a dû consacrer une part importante de son énergie à défendre ses compétences au sein de la fédération canadienne. Dans ce contexte, le réflexe a souvent été de concentrer les pouvoirs à Québec plutôt que de les partager avec les communautés locales.
C’est par vagues successives que le Québec s’est doté d’institutions territoriales. Municipalités, MRC, communautés métropolitaines, régions administratives, centres de services scolaires et établissements de santé exercent leurs responsabilités sur des territoires dont les frontières ne coïncident presque jamais. La gouvernance locale et régionale est particulièrement complexe, ce qui donne lieu à plusieurs situations inefficaces et inéquitables et rend presque impossible le déploiement de véritables stratégies de développement régional à l’échelle du Québec.
Une démocratie de proximité ne peut pourtant fonctionner que si chaque citoyen sait clairement à quel gouvernement s’adresser et si chaque gouvernement exerce des responsabilités bien définies sur un territoire cohérent. Autrement dit, une réelle autonomie locale repose sur un territoire bien délimité, des compétences clairement attribuées et un gouvernement élu directement par la population.
Pour une citoyenne ou un citoyen, il n’est pas toujours évident de savoir qui décide quoi. Pour une personne élue à l’échelle municipale, il n’est pas toujours évident de savoir où s’arrête son pouvoir et où commence celui d’une autre institution.
De plus, les réalités de la Côte-Nord ne sont pas celles de l’Estrie. Les besoins de l’Abitibi-Témiscamingue ne sont pas ceux de la Montérégie. La région de la Capitale-Nationale n’est pas confrontée aux mêmes enjeux que la Gaspésie. Une politique publique conçue pour répondre aux besoins d’un territoire peut être inadéquate pour un autre.
Plus les décisions sont prises près des citoyens concernés, plus elles peuvent être adaptées à leur réalité. Ce principe porte un nom : la subsidiarité.
Il est d’ailleurs déjà inscrit dans la Loi sur le développement durable du Québec, qui prévoit que les lieux de décision doivent être rapprochés le plus possible des citoyens et des communautés concernés.
Alors pourquoi ne pas en faire un véritable principe d’organisation de notre démocratie?
La perspective d’un Québec indépendant ouvre une question qui dépasse largement le débat sur le statut politique du Québec. Elle nous oblige à réfléchir à la manière dont nous voulons nous gouverner.
La rédaction de la constitution d’un Québec indépendant sera un moment historique pour revoir l’architecture de notre démocratie. Pour la première fois de notre histoire, nous aurons l’occasion de décider collectivement où doivent se prendre les décisions publiques: lesquelles relèvent du gouvernement national, lesquelles appartiennent aux régions et lesquelles devraient être confiées aux communautés locales. Contrairement à une simple réforme administrative, une constitution permet de fixer durablement les règles du partage des pouvoirs et de protéger l’autonomie des collectivités contre les changements de gouvernement.
Lors des différentes commissions de consultation qui seront inévitablement mises en place par le gouvernement du Québec, nous pourrons nous assurer de faire du principe de subsidiarité un fondement de nos institutions, afin d’éviter de recréer un État centralisateur comme l’a été le Canada par conviction et le Québec par dépit.
L’indépendance ne sera pas seulement l’occasion de créer un nouveau pays. Elle sera aussi celle de créer une démocratie plus près de ses citoyennes et citoyens.
Après avoir été mairesse de Sherbrooke, c’est une conviction que je porte avec moi: nos régions ont les moyens, les idées, les citoyennes et les citoyens pour construire leur avenir. Ce qui leur manque trop souvent, ce n’est pas la capacité d’agir. C’est le pouvoir de le faire.